Le Coup de Cœur Preppy 6 : Cheval des vignes, redécouvrir le cheval de trait
Dans l’univers équestre, nous avons l’habitude de parler de chevaux de sport, de loisir ou de compétition. Pourtant, leurs capacités sont bien plus vastes que ce que l’on imagine parfois. Le cheval a longtemps accompagné l’Homme dans son quotidien et, aujourd’hui encore, il peut trouver sa place dans des métiers où son intelligence, sa sensibilité, sa précision et sa force sont de véritables atouts.
C’est justement ce que nous avons voulu découvrir à travers Cheval des Vignes, une entreprise familiale fondée en 2010 par Sébastien Bouetz et aujourd’hui portée également par sa fille Juliette. Spécialisée dans la traction équine en viticulture, l’entreprise intervient notamment dans les vignobles de Saint-Émilion et Pomerol avec ses chevaux de trait, principalement des Percherons.
Mais Cheval des Vignes, c’est bien plus que des chevaux dans les vignes. C’est aussi de la formation, de l’élevage et surtout une véritable relation de travail entre le cheval et son meneur. Une relation fondée sur l’écoute, la confiance et une connaissance très fine de l’animal.
À travers cette interview, Juliette nous fait découvrir un métier encore peu connu, loin de l’image parfois folklorique que l’on peut avoir du cheval de trait, et nous montre toute la richesse de cette autre façon de travailler avec les chevaux.
🌿 Cheval des Vignes : une histoire de famille et de passion
Pour commencer, pouvez-vous nous présenter Cheval des Vignes en quelques mots ? Qui se cache derrière cette aventure et que faites-vous aujourd’hui ?
Cheval des Vignes est une entreprise familiale créée en 2010 par Sébastien Bouetz, mon papa. Il était directeur technique de propriétés viticoles et cavalier de CSO en parallèle. À 40 ans, il a démissionné presque sur un coup de tête pour allier ses deux passions : la vigne & le cheval.
Je l’ai rejoint il y a 5 ans après avoir été directrice grands comptes. Je vivais alors en Alsace et c’est mon mari qui m’a ouvert les yeux un jour en me glissant à l’oreille que mon avenir était, selon lui, à Cheval des Vignes.
Aujourd’hui, nous sommes spécialisés dans la traction équine en viticulture. Nous intervenons dans de nombreuses propriétés, notamment dans les vignobles de Saint-Émilion et Pomerol, pour réaliser différents travaux du sol avec nos chevaux.
Au fil des années, l’activité s’est développée autour de plusieurs métiers complémentaires : les prestations viticoles, la formation des meneurs, la formation des chevaux de travail, mais aussi l’élevage de chevaux Percherons.
Nous possédons aujourd’hui 35 chevaux de trait, dont 20 sont au travail à la vigne et les autres sont des chevaux d’élevage : poulinières, poulains, jeunes chevaux pas encore en âge de travailler.
Derrière Cheval des Vignes, il y a avant tout une équipe de passionnés et une entreprise familiale qui vit au quotidien avec ses chevaux.

Quel est votre parcours avec les chevaux et comment êtes-vous arrivés à travailler avec des chevaux de trait ?
Sébastien, mon père, est à l’origine de Cheval des Vignes. Ses parents étaient viticulteurs et cavaliers eux aussi. Il ne connaissait pour autant pas les chevaux de trait, mais c’est en découvrant ce métier au travers d’une démonstration sur un événement dans notre région qu’il est tombé en amour pour ce métier. C’était un pari très osé il y a 15 ans, car on ne parlait pas autant d’écologie qu’aujourd’hui et les chevaux avaient complètement disparu du paysage viticole bordelais.
Pour ma part, mon parcours est assez différent. Je viens initialement du commerce et du marketing et j’ai rejoint l’entreprise il y a environ cinq ans. J’ai appris le métier de meneuse aux côtés de mon père et de nos chevaux.
J’ai initialement rejoint l’aventure comme chargée de communication et du développement commercial. Quelques semaines après mon arrivée, il a fallu remplacer un de nos meneurs qui est parti. J’y suis allée et ça a été comme un déclic. J’ai rapidement annoncé à mon père que je voulais rester derrière les chevaux et ne plus quitter la vigne !
C’est finalement ce qui fait aussi notre complémentarité aujourd’hui : Sébastien possède une expérience très importante en matière de viticulture, tandis que j’ai notamment développé toute la partie commerciale, communication et valorisation de notre métier, en plus de mon travail de meneuse et de formatrice.
Nous partageons la partie élevage des chevaux et les soins du quotidien.
Comment est née l’idée de faire travailler les chevaux dans le milieu agricole et viticole ? Y a-t-il eu un déclic ou une rencontre particulière à l’origine du projet ?
L’idée est née du constat que le cheval avait encore toute sa place dans certaines vignes, alors même qu’il avait quasiment disparu avec la mécanisation.
Sébastien a commencé avec quelques interventions et, progressivement, les demandes ont augmenté. Les propriétés ont redécouvert l’intérêt agronomique du cheval et la précision de son travail.
Cheval des Vignes s’est construit ainsi : beaucoup sur le terrain, au contact des viticulteurs, en faisant évoluer les techniques, les outils et la manière de travailler.
Nous ne cherchons pas à revenir à l’agriculture d’autrefois. Au contraire, notre objectif est de prendre ce que le cheval peut apporter de meilleur et de l’intégrer intelligemment à la viticulture d’aujourd’hui.
🐴 Le cheval au travail
Concrètement, quelles sont les tâches qu’un cheval peut aujourd’hui réaliser dans les vignes ou dans les exploitations agricoles ? N’hésitez pas à nous donner quelques exemples concrets pour aider nos lecteurs à se rendre compte de tout ce qu’ils peuvent faire !
Dans les vignes, nos chevaux réalisent principalement des travaux du sol et exclusivement le désherbage mécanique.
Nous pouvons par exemple décavaillonner, c’est-à-dire retirer la terre et l’herbe située sous le rang de vigne afin notamment de maîtriser l’herbe sans herbicide. Nous réalisons également le chaussage, qui consiste au contraire à ramener la terre vers les pieds de vigne, ainsi que différents travaux d’entretien et d’aération du sol.
L’herbe a besoin d’être retirée de sous le rang tout au long de l’année pour éviter qu’elle ne concurrence le cep de vigne et que celui-ci puisse évoluer correctement pour produire le raisin.
Un cheval peut tracter différents outils selon le travail recherché. C’est d’ailleurs une chose qui surprend souvent : nous travaillons avec du matériel qui a beaucoup évolué. La traction équine moderne ne consiste pas simplement à ressortir les vieilles charrues de nos grands-parents !
L’enjeu aujourd’hui est justement de continuer à développer des outils performants, précis et ergonomiques, adaptés à la fois au cheval, au meneur et aux exigences de la viticulture moderne.
Qu’est-ce que le cheval apporte de différent par rapport à une machine agricole ? Et dans quelles situations est-il particulièrement intéressant de travailler avec lui ?
La grande différence est d’abord son impact sur le sol. Un cheval exerce beaucoup moins de pression qu’un tracteur ou un enjambeur et limite donc fortement le tassement des sols.
Il permet également de travailler très précisément, au plus près des pieds de vigne, y compris dans des parcelles étroites ou difficiles d’accès.
Le dressage de nos chevaux, associé à l’expérience du meneur, permet également de mieux préserver le patrimoine végétal du vigneron. Nous cassons ainsi beaucoup moins de pieds de vigne qu’avec un tracteur. Lorsqu’un outil s’accroche à une racine ou à un cep, le cheval ressent immédiatement cette résistance inhabituelle et s’arrête. Le meneur peut alors dégager l’outil sans arracher le pied de vigne, là où un engin mécanique, qui ne perçoit pas cette tension, aurait continué d’avancer.
Mais nous ne sommes pas dans une opposition entre le cheval et la machine. Les deux sont complémentaires. Il serait irréaliste de prétendre que le cheval peut ou doit remplacer tous les tracteurs.
Notre travail consiste plutôt à identifier les situations dans lesquelles son utilisation est réellement pertinente : certaines parcelles, certains travaux du sol, des vignes fragiles ou des propriétés qui souhaitent réduire le passage des engins lourds.
Le cheval devient alors un outil supplémentaire à disposition du viticulteur.


Existe-t-il des races particulièrement adaptées à ce type de travail ? Vous travaillez notamment avec des Percherons : qu’est-ce qui fait d’eux de bons chevaux de travail ?
Toutes les races de chevaux de trait peuvent potentiellement travailler. Nous sommes particulièrement attachés au Percheron, que nous élevons également.
C’est un cheval puissant, mais qui peut être étonnamment agile et réactif malgré son gabarit. En plus d’être robuste, il possède généralement un mental extraordinaire, une vraie capacité d’apprentissage et une morphologie adaptée à l’effort de traction. Ils sont très généreux dans le travail et font preuve de beaucoup de courage sur des parcelles compliquées.
Mais la race ne fait pas tout. Deux chevaux de la même race peuvent être extrêmement différents.
Nous regardons énormément le tempérament, la locomotion, la capacité du cheval à rester concentré, sa confiance envers l’humain et surtout son envie de travailler avec nous.

Comment préparez-vous et entraînez-vous vos chevaux à leur métier ? Combien de temps faut-il pour former un cheval de traction ?
La formation est très progressive. Avant de demander à un cheval de tirer une charrue au milieu des vignes, il faut construire énormément de choses.
Il apprend d’abord à accepter son matériel, à répondre parfaitement à la voix et aux guides, à avancer, s’arrêter, reculer, tourner et rester calme face à son environnement.
Nous introduisons ensuite progressivement la traction, avec des exercices simples, avant de passer aux véritables outils.
Ensuite, comme pour nous, c’est l’expérience qui fait la différence. Un jeune cheval continue d’apprendre pendant plusieurs saisons. Les chevaux les plus expérimentés anticipent énormément de choses et développent une finesse de travail assez impressionnante.

Quelles sont, selon vous, les qualités essentielles d’un bon cheval de travail, aussi bien physiquement que mentalement ?
Physiquement, il faut évidemment un cheval sain, avec une bonne locomotion, suffisamment de force et une morphologie compatible avec le travail demandé.
Mais le mental est tout aussi important.
Nous recherchons des chevaux calmes mais pas éteints, volontaires, attentifs et capables de réfléchir. Un bon cheval de travail doit nous faire confiance tout en gardant une certaine autonomie.
Dans les vignes, nous évoluons dans un environnement qui peut changer en permanence. Il faut donc un cheval capable de rester concentré et serein.
Et surtout, il faut qu’il y ait une vraie connexion entre le cheval et son meneur. La technique est indispensable, mais sans confiance réciproque, on n’obtient jamais la même qualité de travail.

🌿 Une autre façon de travailler avec le cheval
À quoi ressemble le quotidien d’un cheval de travail chez Cheval des Vignes ? Comment sont organisés son travail, ses temps de repos, sa vie au pré ou en troupeau ?
C’est un point auquel nous sommes extrêmement attentifs.
Nos chevaux ne travaillent pas tous les jours. En pleine saison, un cheval travaille généralement deux à trois jours par semaine, jamais consécutifs, et nous organisons des rotations entre eux.
Lors d’une journée de travail, nous sommes également attentifs aux pauses et à la récupération. Le cheval doit pouvoir boire, manger et souffler régulièrement.
Et une fois rentrés à la maison, nos chevaux redeviennent simplement… des chevaux.
Ils vivent dehors, au pré, en groupe. Ils mangent, jouent, dorment, se roulent et entretiennent de vraies relations de chevaux.
C’est essentiel pour nous. Nous leur demandons d’être des partenaires de travail lorsqu’ils sont dans les vignes, mais leur vie ne peut pas se résumer au travail.
Nous considérons nos chevaux comme de véritables athlètes. À ce titre, nous mettons en place un suivi régulier et adapté à chacun afin de préserver leur bien-être et leur condition physique tout au long de leur carrière : ostéopathie toutes les 10 semaines, maréchalerie toutes les 6 semaines, mais aussi shiatsu, massages ou acupuncture, notamment pour nos poulinières, ou encore magnétisme lorsque cela peut leur être bénéfique. L’objectif est avant tout d’être dans la prévention, d’apprendre à détecter le moindre inconfort et de leur offrir le même niveau d’attention que celui que l’on attendrait pour n’importe quel sportif de haut niveau.

Comment les agriculteurs et viticulteurs accueillent-ils aujourd’hui le retour du cheval dans leurs exploitations ? Qu’est-ce qui les séduit, et quels sont encore les principaux freins à l’utilisation des chevaux plutôt que des machines ?
Le regard a énormément changé.
Il y a encore quelques années, le cheval pouvait parfois être considéré comme quelque chose d’un peu folklorique ou comme un outil de communication. Aujourd’hui, les viticulteurs viennent vers nous pour des raisons techniques et agronomiques et quasiment systématiquement parce que leur tracteur n’y arrive pas.
Ils recherchent notamment une diminution du tassement des sols, davantage de précision ou une autre manière d’entretenir certaines parcelles.
Je m’attache quotidiennement à communiquer sur notre métier, mais surtout à expliquer pourquoi et dans quelles situations le recours au cheval peut être pertinent. Je reste convaincue qu’encore beaucoup de viticulteurs ignorent notre existence, ou connaissent mal les bénéfices concrets que la traction équine peut apporter à leurs vignes.
De nombreux préjugés restent encore associés au cheval de travail : trop cher, trop lent, peu rentable, réservé à certaines propriétés ou utilisé uniquement comme outil de communication… Pourtant, la réalité du terrain est bien différente.
C’est aussi tout l’enjeu de notre communication : sortir le cheval de l’image folklorique à laquelle il est encore trop souvent associé pour le faire reconnaître pour ce qu’il est réellement : un outil agronomique moderne, technique et complémentaire à la mécanisation.
Au-delà du travail agricole, qu’est-ce que cette activité vous apporte personnellement dans votre relation avec vos chevaux ? Y a-t-il une relation particulière qui se crée lorsqu’on travaille ensemble ?
Oui, énormément.
Quand on travaille avec un cheval, on apprend à le connaître dans les moindres détails. On sait quand il est en forme, quand quelque chose le préoccupe, quand il a compris avant même qu’on lui demande.
Et inversement, on ne peut pas mentir à un cheval !
La communication devient extrêmement fine. Avec certains chevaux, même plus besoin de mots, les intentions suffisent.
Et contrairement à une machine, le cheval a son caractère, ses émotions, ses bons jours et ses jours plus difficiles. Cela oblige aussi le meneur à se remettre constamment en question.
On ne peut pas simplement appuyer sur un bouton. Il faut écouter, observer, s’adapter.
C’est probablement ce qui rend ce métier aussi exigeant, mais aussi profondément passionnant.
On passe 7 heures par jour avec notre cheval, et ce n’est pas anodin. Comme dans un couple, tout est une question d’équilibre : il faut savoir écouter, s’adapter, faire des compromis, mais aussi poser des limites. Certains jours, tout est fluide et évident ; d’autres demandent davantage de patience et de remise en question. À force de travailler ensemble, on finit par se connaître par cœur, à anticiper les réactions de l’autre et à communiquer avec presque rien. C’est cette complicité, construite jour après jour, qui fait toute la richesse de notre métier.
Et d’un jour à l’autre, tout peut changer, puis revenir comme c’était la semaine suivante. Parfois, on se « perd », il faut du temps pour se retrouver.
C’est une remise en question permanente.
Y a-t-il une journée, une récolte, un cheval ou un moment qui vous a particulièrement marqué depuis le début de l’aventure ?
Il est très difficile d’en choisir un seul, parce que tous nos chevaux ont quelque chose de singulier et que je passe énormément de temps à leurs côtés.
Mais à ce stade de ma carrière, je dirais sans hésiter Portos, un petit poulain Percheron qui a eu un début de vie très particulier, et surtout sa maman, Jade. Leur histoire m’a profondément marquée. Jade m’a énormément appris sur la résilience, la force, mais aussi sur l’incroyable sensibilité dont sont capables ces grands chevaux.
Ce sont des moments qui dépassent complètement le cadre du travail. Ils nous rappellent que derrière leur puissance et leur imposant gabarit se cachent des animaux d’une immense finesse, capables de créer des liens très forts et de nous surprendre constamment.
Je dis souvent que les chevaux, qu’on les aime ou non, sont de formidables facilitateurs sociaux. Ils intriguent, attirent, créent spontanément du lien et ouvrent le dialogue. Portos et Jade en sont probablement l’un des plus beaux exemples : leur histoire a réussi à fédérer toute une communauté autour d’eux, bien au-delà des passionnés de chevaux.
Des milliers de personnes ont suivi leur histoire, se sont inquiétées, ont espéré avec nous et nous ont envoyé énormément de soutien. À travers eux, des inconnus ont échangé, partagé et parfois même créé des liens.
C’est aussi l’une des choses qui me fascinent le plus chez le cheval : sans prononcer un mot, il a cette incroyable capacité à rassembler des personnes qui, sans lui, ne se seraient peut-être jamais rencontrées.

Si vous aviez un message à faire passer à quelqu’un qui hésite à travailler avec un cheval de trait, que lui diriez-vous ?
Je lui dirais d’abord de venir voir travailler de vrais professionnels.
Il faut dépasser les deux images extrêmes que l’on rencontre souvent : celle du cheval qui serait une solution miracle à tous les problèmes agricoles, et celle d’un outil dépassé appartenant au passé.
La réalité est beaucoup plus intéressante.
Bien utilisé, avec un cheval correctement formé, un meneur compétent et des outils adaptés, le cheval de trait est un outil agricole extrêmement précis et pertinent.
Mais il faut accepter d’apprendre, de se former et surtout de travailler avec un être vivant. C’est justement toute la richesse de cette pratique.
Et pour terminer, il y a cette phrase que j’adore : « Cheval des Vignes, ce n’est pas un métier, c’est une aventure ! »
🤍 Des chevaux aux multiples facettes
À travers cette rencontre avec Cheval des Vignes, c’est une autre facette du monde du cheval que nous avons eu envie de mettre en lumière. Dans le milieu de l’équitation classique, le travail des chevaux de trait reste finalement assez peu connu. Pourtant, leur histoire, leurs capacités et la relation qu’ils peuvent construire avec l’être humain sont passionnantes.
Cette aventure nous rappelle aussi à quel point les chevaux sont des animaux fascinants, capables de nous accompagner dans des univers extrêmement différents : sport, loisir, spectacle, travail agricole… et de créer avec nous des relations qui dépassent largement la simple recherche de performance ou de résultat.
Un immense merci à Juliette d’avoir pris le temps de nous raconter l’histoire de Cheval des Vignes, leur quotidien et surtout leur vision du cheval de travail.
